B. Lahire sur l'illetrisme

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B. Lahire sur l'illetrisme

Message par Admin le Mer 20 Jan - 7:54

Les discours sur l’illettrisme livrent de multiples manifestations de la vision ethnocentrique des lettrés, c’est-à-dire de ce que l’on appelle aussi l’ethnocentrisme culturel. L’absolutisation et la sublimation (au sens de « portée au sublime ») des traits de sa propre culture conduit classiquement à découper tous les beaux costumes (pleine humanité, véritable citoyenneté, bonheur authentique, vraie intelligence, vraie vie…) à sa taille et à juger de la petitesse ou de la grandeur de tout le reste du genre humain à partir de ces costumes sur mesure. Les propos sur l’excellence, sur le plein accomplissement des potentialités humaines, sur l’existence accomplie ou sur l’essence humaine en sa forme la plus achevée sont toujours des manières de boucler sur soi les limites de l’existence considérée comme étant digne d’être vécue et de mettre à distance, discrètement ou rageusement, ceux qui sont les plus éloignés de la définition de soi.
C’est ainsi qu’un linguiste peut écrire en 1998, avec toute la bonne conscience possible du lettré préoccupé par l’ « illettrisme », que les enfants en difficulté avec la langue (orale comme écrite) « seront moins humains que les autres : plus vulnérables aux discours sectaires et intégristes, plus facilement séduits par des explications simplistes et définitives, plus portés à la violence immédiate ; ils seront ennemis naturels de l’étranger et de l’inconnu » . Qualifiés de bons en rien par le même auteur, « moins humains que les autres », les « illettrés » apparaissent comme de véritables barbares. C’est le même ethnocentrisme lettré qui se manifeste lorsqu’on lit chez un autre auteur, essayiste, que « le livre est l’autre nom du procès d’humanisation de l’homme » ou que « le manque de livres ne fait pas mourir le corps, il ne fait pas mourir l’âme, ou l’esprit : il empêche seulement l’homme d’être, de devenir homme » . Inutile de préciser ce que cette définition de la peine humanité par le livre, et plus précisément ici par la littérature, présuppose d’infra-humanité, c’est-à-dire d’exclusion brutale d’une majorité d’hommes et de femmes du règne humain…
La culture légitime, et tout particulièrement la culture scolaire générale, est presque devenue la mesure de toute chose, y compris de la vertu. Etre un homme « complet », « épanoui », « heureux », etc., c’est être un homme cultivé. On a donc fini par penser qu’un « homme de bien » (qui fait le bien), de même qu’un homme « qui vit bien » (heureux de vivre), était nécessairement un « homme de biens culturels » (une personne culturellement dotée). Nombreux sont aujourd’hui les intellectuels français à établir un lien de causalité entre « absence de culture » et « violence ». Par exemple, après avoir affirmé que « l’amour de la langue est de moins en moins répandu » en France, un philosophe français déclarait en 1999 : « Je crois qu’il y a un rapport entre cette déperdition de la langue et la violence dans les écoles. Parce que moins vous avez de la langue à votre disposition, plus vous êtes tenté par les choix simplistes, donc la brutalité. Et le retour de la violence physique dans notre civilisation, ce qui est la grande surprise de la fin du XXè siècle, doit se penser dans le cadre de cette déperdition générale de la langue. »
C’est aussi un linguiste français, qui soutient depuis plusieurs années que ce qu’il appelle « la langue illettrée », de même que celle utilisée dans les banlieues, interdiraient « toute tentative de relation pacifique, tolérante et maîtrisée avec un monde devenu hors de porté des mots, indifférente au verbe » car elles n’auraient « pas le pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique propre à éviter le passage à l’acte et l’affrontement physique » . Ces intellectuels pensent même parfois que c’est le manque de culture qui entraîne vers tous les extrémismes, vers l’intolérance, le racisme, la xénophobie…
Mais d’où peut bien venir cette certitude, sociologiquement et historiquement infondée, selon laquelle la culture apporterait nécessairement largeur d’esprit et capacité de compréhension, et impliquerait forcément une vision et une pratique pacifiée du monde social ? Cette certitude que la compréhension du monde assagit inévitablement les êtres et les rend obligatoirement meilleurs, plus pacifiques, plus tolérants, bref, que la culture est aussi morale ? Si l’on plaçait durablement ces intellectuels hautement cultivés dans les conditions durables de désespérance économique et sociale que connaissent justement ces jeunes en « échec scolaire » et au chômage, vivant dans des familles atteintes par les effets dévastateurs des mutations du système économique, peut-on penser qu’ils garderaient indéfiniment cette distance cultivée et raisonnable au monde social, loin de toute envie de violence et d’agressivité ?


Bernard Lahire, « L’illettrisme ou le monde social à l’aune de la culture», sept. 2000

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