Sartre, L'Etre et le néant

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Sartre, L'Etre et le néant

Message par Admin le Ven 8 Déc - 7:51

Le coefficient d’adversité des choses ne saurait être un argument contre notre liberté, car c’est par nous, c’est à dire par la position préalable d’une fin, que surgit ce coefficient d’adversité. Tel rocher qui manifeste une résistance profonde si je veux le déplacer, sera, au contraire, une aide précieuse si je veux l’escalader pour contempler le paysage. En lui-même s’il est même possible d’envisager ce qu’il peut être en lui-même il est neutre, c’est à dire qu’il attend d’être éclairé par une fin pour se manifester comme adversaire ou comme auxiliaire. Encore ne peut il se manifester de l’une ou l’autre manière qu’à l’intérieur d’un complexe ustensile déjà établi. Sans les pics et les piolets, les sentiers déjà tracés, la technique de l’ascension, le rocher ne serait ni facile ni malaisé à gravir ; la question ne se poserait pas, il ne soutiendrait aucun rapport d’aucune sorte avec la technique de l’alpinisme. Ainsi, bien que les choses brutes […] puissent dès l’origine limiter notre liberté d’action, c’est notre liberté elle même qui doit préalablement constituer le cadre, la technique et les fins par rapport auxquels elles se manifesteront comme des limites. Si le rocher, même, se révèle comme «trop difficile à gravir », et si nous devons renoncer à l’ascension, notons qu’il ne s’est révélé tel que pour avoir été originellement saisi comme « gravissable »; c’est donc notre liberté qui constitue les limites qu’elle rencontrera par la suite. […] Mieux encore : il est impossible de décréter a priori ce qui revient à l’existant brut et à la liberté dans le caractère d’obstacle de tel existant particulier. Ce qui est obstacle pour moi, en effet, ne le sera pas pour un autre. Il n’y a pas d’obstacle absolu, mais l’obstacle révèle son coefficient d’adversité à travers les techniques librement inventées, librement acquises ; il le révèle aussi en fonction de la valeur de la fin posée par la liberté. Ce rocher ne sera pas un obstacle si je veux, coûte que coûte, parvenir au haut de la montagne ; il me découragera, au contraire, si j’ai librement fixé des limites à mon désir de faire l’ascension projetée. Ainsi le monde, par des coefficients d’adversité, me révèle la façon dont je tiens aux fins que je m’assigne ; en sorte que je ne puis jamais savoir s’il me donne un renseignement sur moi ou sur lui. […] A désir égal d’escalade, le rocher sera aisé à gravir pour tel ascensionniste athlétique, difficile pour tel autre, novice, mal entraîné et au corps malingre. Mais le corps ne se révèle à son tour comme bien ou mal entraîné que par rapport à un choix libre. C’est parce que je suis là et que j’ai fait de moi ce que je suis que le rocher développe par rapport à mon corps un coefficient d’adversité. Pour l’avocat demeuré à la ville et qui plaide, le corps dissimulé sous sa robe d’avocat, le rocher n’est ni difficile ni aisé à gravir : il est fondu dans la totalité « monde » sans en émerger aucunement. Et, en un sens, c’est moi qui choisis mon corps comme malingre, en l’affrontant aux difficultés que je fais naître [alpinisme, cyclisme, sport]. Si je n’ai pas choisi de faire du sport, si je demeure dans les villes et si je m’occupe exclusivement de négoce ou de travaux intellectuels, mon corps ne sera aucunement qualifié de ce point de vue. Ainsi commençons nous à entrevoir le paradoxe de la liberté : il n’y a de liberté qu’en situation et il n’y a de situation que par la liberté. La réalité humaine rencontre partout des résistances et des obstacles qu’elle n’a pas créés ; mais ces résistances et ces obstacles n’ont de sens que dans et par le libre choix que la réalité humaine est. »

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